Les ados de l’aide à la jeunesse ont beaucoup de choses à nous dire sur la situation sanitaire, le confinement et le déconfinement…

Nous n’avons pas pour habitude de questionner directement les jeunes du secteur mais nous avons pensé que les ados avaient certainement beaucoup de choses à nous dire sur ce qui se passe actuellement : comment ils vivent les choses, ce qui les rend sereins et ce qui les rend nerveux ou frustrés.

Comme tout le monde, ils doivent faire face, tenir bon et tenter de se raisonner et de se maîtriser. Ainsi, comme tout le monde, ils ressentent des émotions et portent un regard, des réflexions sur la situation actuelle. 

Pourquoi ne pas les écouter un peu pour nous aider, nous professionnels qui les accompagnons, à savoir où mettre nos priorités.De plus, prendre en considération la parole des jeunes, n’est-ce-pas aussi un des aspects de notre mission dans l’aide à la jeunesse ?!

Une étude québecoise a été menée auprès des enfants et des jeunes ados ces dernières semaines et même si les calendriers ne sont pas identiques aux nôtres, nous pouvons nous inspirer de leurs observations :

  • Les plus jeunes ont bien compris les mesures de sécurité et les gestes barrières. Ils semblent que les petits québecois soient conscients de la nécessité de rester à une certaine distance des autres (chez eux, c’est 2 mètres). Ce que nous pouvons retenir, c’est que si cela fonctionne à l’autre bout de la planète, il n’y a aucune raison pour que cela ne fonctionne pas chez nous. A nous donc d’entraîner nos plus jeunes lorsque cette notion de distance semble difficile à intégrer.
  • Les ados quant à eux disent faire rimer confinement avec solitude et déception car ils se sentent isolés de leurs amis certes mais ils se sentent, en plus, oubliés des « gouvernants ». Certains reprendront le chemin de l’école alors que l’immense majorité n’y retournera probablement pas ou si peu. Ils n’en comprennent pas le sens et en déduisent qu’ils sont de grands oubliés.
  • Par contre, l’étude révèle qu’ils sont tout à fait capables de prendre du recul sur la situation en cours et qu’ils réfléchissent notamment plus aux impacts positifs de ce « mode de vie » sur l’environnement et envisagent les relations sociales sous un autre angle.

Les ados sont des humains qui se posent des questions fondamentales et qui recherchent des certitudes

Face à une situation inédite, l’angoisse peut prendre le dessus. Tout semble nouveau, plus aucun repère ne nous aide à structurer notre temps, notre espace et nos pensées : nous nous sentons « perdus »… C’est normal ! 

Tout être humain a besoin de « borner l’incertitude », d’avoir une « clôture cognitive ». Cela signifie que « notre esprit a besoin de limiter l’incertitude. De savoir à quoi s’attendre. De ne pas passer son temps à envisager mille possibilités et leurs contraires. L’inconnu est angoissant, de même que l’absence de repères temporels et d’éléments pour organiser son action ».

Pour les accompagner au mieux, les professionnels peuvent observer la manière dont les adolescents construisent ces clôtures cognitives : 

  • S’accrocher à des théories du complot : c’est plus « rassurant » de croire que l’ON SAIT ce qui s’est passé que de tourner en boucle avec des questions sur ce qui a amené ce virus, pourquoi les dirigeants prennent telle ou telle décision… Retenons que quand ils n’ont pas de réponse à leurs questions, ils finissent par en trouver tout seuls ! Et ce ne sont pas toujours les bonnes, comme par exemple des réponses stéréotypées, racistes, sexistes, simplistes ….
  • Croire les messages de personnalités médiatiques, charismatiques, des personnalités fortes de leur entourage qui disent détenir la vérité. Soyons donc vigilants à ce qui circulent sur les réseaux et particulièrement dans LEUR réseau. Questionnez leurs croyances, leurs « partages ». Dialoguer avec eux sur le sujet vaudra mieux que de les laisser faire leur chemin tout seul… Aidons-les à prendre une position critique afin qu’ils ne fassent pas UNE VERITE de leur unique réflexion.
  • Chercher de l’information en permanence sur la situation. Certains ados vont adopter ce fonctionnement pour tenter de maîtriser ce qu’on leur raconte et se faire leurs propres réponses. Accompagnons-les vers des sources d’informations de qualité, adaptées à leur âge, à leur niveau de compréhension et à leur degré d’anxiété. Veillons particulièrement aux fake news (dont certaines personnalités médiatiques sont friandes …) et limitons l’exposition aux médias.

Une des spécificités des adolescents est que leur développement est toujours « en cours »

Certes, physiquement, ils sont en pleine « expansion », ça se voit et se remarque aux quantités de nourriture ingérées, aux corps qui se développent, etc. mais ce qui ne se voit pas (et qui s’oublie donc parfois), c’est que leur cerveau n’est pas encore totalement arrivé à maturation. Et les zones qui ne le sont pas encore sont justement des zones essentielles pour faire face à la situation inédite que nous vivons actuellement : 

  • l’amygdale qui sert à initier la peur et activer le système hormonal de stress (normal et même utile face au Covid-19)
  • et le lobe frontal qui doit servir à réguler les émotions négatives et le stress

Ce manque de maturation explique 2 phénomènes que vous aurez sûrement particulièrement rencontrés ces dernières semaines.

  1. Les ados sont plus lents à initier le système de stress. De manière générale, cette ‘lenteur’, ce ‘ralentissement’ observé chez les ados est aussi associé à un manque de réactivité, de compréhension de la situation, une forme de nonchalance ou d’inconscience. Ce qui nous amène souvent à dire « M’enfin, mais t’es inconscient ou quoi ?! ». En fait, la réponse est non (même si nous sommes très tentés de répondre qu’ils le sont !). C’est leur amygdale qui n’est pas encore suffisamment mature que pour enclencher (aussi rapidement que souhaité parfois) le système de stress. C’est d’ailleurs sous cet angle que l’on peut mieux comprendre que les ados développent des comportements à risques.
  2. Ils sont plus en difficulté pour réguler leur réponse de stress une fois qu’ils sont stressés car le lobe frontal n’a pas encore atteint son niveau maximal de maturation.

A ces deux éléments communs à TOUS LES ADOS s’ajoutent les différences en termes de  traits de personnalité et les différences de support social, très actif chez les ados et auquel ils vont se référer.

Alors, comment aider les ados ?

Autant les enfants sont très sensibles à leur environnement familial et donc au stress des adultes qui les entourent, autant les ados sont, eux, sortis du cercle d’influence des parents ou des adultes pour entrer dans le cercle d’influence de leurs amis. 

Concrètement à quoi pouvons-nous donc veiller ?

  • Rester à l’affut des signes de stress
  • Éviter l’isolement des ados : leur laisser des moments seuls mais veiller à ce que ce ne soit pas la majorité de leur temps
  • Évaluer s’ils se sentent en maîtrise de leurs apprentissages pour envisager l’intérêt des moments « scolaires »
  • Proposer de les soutenir face à ce qui se passe. Mais proposer n’est pas imposer !
  • Leur proposer d’aider les autres car cela diminue le stress et le soutien social est une excellente stratégie d’adaptation.
  • Déterminer avec eux ce qui les stresse dans cette situation (le sentiment de perte de contrôle, l’imprévisibilité, la nouveauté ou une menace d’égo = méthode CINE) 
  • Prendre connaissance et questionner leurs centres d’intérêt pour les aider à se projeter dans l’avenir et susciter ainsi des émotions positives.

Une autre spécificité de l’adolescence est que la question de la liberté devient fondamentale

Même si Bruno Humbeek nous disait il y a quelques semaines que « confinement » ne voulait pas dire « enfermement », force est de constater que certains ados le vivent comme ça. La privation de liberté est très difficilement acceptable pour un adolescent.

Une nouvelle difficulté à surmonter pour eux est que « déconfinement » ne voudra pas dire « liberté ». Nous venons d’un monde que nous connaissions et nous allons vers un nouveau monde, que nous ne connaissons pas encore et pour lequel il est toujours difficile de dessiner les véritables contours. Nous allons donc devoir nous « ré-inventer » et trouver de nouvelles façons de fonctionner et d’être en relation. C’est la résilience dont beaucoup d’auteurs parlent.

Une vigilance particulière devrait se porter sur les jeunes qui sont habituellement plus en repli et qui ont, dans un premier temps, vécu cette situation comme plutôt positive en regard de leur fonctionnement. En effet, ils finissaient par rentrer dans la norme : le « repli » face au danger. Il est une chose de fonctionner comme cela au naturel (ça peut être un choix mais c’est souvent le fruit d’une histoire personnelle qui a conduit à la conclusion que c’était préférable de ne compter que sur soi) mais il en est une autre lorsque c’est IMPOSÉ. Dans ce cas, ce qui devient insupportable est que le peu de choix et d’opportunité qu’ils s’autorisaient pour être moins seuls ou être ailleurs disparait également. Et donc les quelques ressources extérieures qui les aidaient à fonctionner, à se sentir bien… ne sont plus accessibles.

Concrètement à quoi pouvons-nous donc veiller ?

  • Réfléchir les zones de liberté : horaires, vêtements, sport, jeux, déplacements … avec chacun des ados et clarifier les zones de restriction de libertés en lien avec la situation actuelle et leur situation particulière (visites parentales, sortie du domicile pour ceux qui sont confinés en famille…)
  • Susciter l’espoir qu’ils peuvent, eux aussi, participer à la réinvention en leur proposant par exemple d’écrire, de représenter sous forme de tableau, de collage, de dessins… leurs envies pour le futur dans un monde qui change.
  • Envisager une réunion de jeunes ou une activité collective sur leur conception de la liberté, du « monde d’après » va augmenter leur ressenti de pouvoir « agir » sur le monde et leur sentiment de prise en considération

La temporalité spécifique des adolescents est la « condensation » : tout est plus dense, plus rapide, plus impulsif, plus immédiat, plus « raccourci »

En cela, la temporalité du confinement est particulière et vient perturber les adolescents car elle vient à la fois suspendre une série de choses et en condenser, en exacerber d’autres. Il y a d’une part une certaine mise en veille, liée à tout ce que nous ne pouvons plus faire et toutes les activités qui ont été suspendues, et d’autre part une forme de condensation des réactions, qui n’apparaissent parfois que maintenant que le confinement dure et s’installe dans le temps.  Rappelons-nous que ce confinement ne  devait être qu’une « parenthèse » dans nos vies. Or, cette « parenthèse » dure et le déconfinement ne sera que progressif. Rien d’immédiat. A l’inverse donc du mouvement « naturel » des adolescents.

En tant qu’intervenant psychosocial, ils pourraient nous aborder comme « témoin solidaire de ce qu’ils vivent ». Témoin par nos observations mais aussi dans leur besoin d’être validés dans ce qu’ils vivent. Une de nos difficultés d’intervenant est que nous le vivons en même temps qu’eux et qu’il sera parfois compliqué de nous « reconnecter » à l’adolescent intérieur qui est en nous pour mieux appréhender ce qu’ils vivent dans leur corps et leur tête.

La référence des ados, ce sont les amis !

Les adolescents sont à la recherche de leur identité propre, qui sera issue du rejet des modèles à qui ils ne veulent surtout pas ressembler et de l’approche de ceux qu’ils voudraient être. C’est auprès de leurs pairs qu’ils font ce chemin … Ce sont les amis LA référence des ados, plus leurs parents, ni leurs éducateurs ou beaucoup moins. 

L’enjeu de l’adolescence est d’explorer, de construire sa sphère sociale et de construire une forme d’intimité. Or, dans cette situation exceptionnelle, la mise à distance des amis doublée d’une proximité avec les gens que l’adolescent cherche à « quitter » est pile le mouvement inverse de ce que l’adolescence met en œuvre d’habitude !

Concrètement à quoi pouvons-nous donc veiller ?

  • Leur permettre de rester connectés avec leurs amis mais pas seulement via leurs réseaux sociaux habituels : il s’agira d’être créatifs avec eux comme les initier à Zoom, teams, apéro virtuels … En fait, leur permettre de faire des choses « ensemble » mais qui respectent les distances de sécurité. Leur donner les moyens d’être face à face (à distance ou en virtuel).
  • Leur octroyer des moments seuls. Attention, pas des moments de solitude ni d’isolement mais des moments qu’ils pourront choisir pour NE PAS ETRE EN CONTACT avec des personnes qui ne sont pas de leurs choix.
  • Souligner leurs forces, découvertes ou accentuées en cette période compliquée.
  • Mettre en place des activités collaboratives qui pourraient renforcer les liens entre jeunes d’une même institution.

La construction de l’intimité

Un des défis majeurs de l’adolescence, c’est la possibilité qu’auront les jeunes de pouvoir partir, de mettre les « adultes » à l’écart, de sortir de ce qui leur prend la tête, se confronter, remettre en jeu les liens et se permettre de les ébranler pour inventer des lieux, des temps de « jardins secrets ». L’adolescent a besoin de pouvoir « voyager », « s’évader » dans sa tête au moins.

Leur besoin d’intimité sera encore plus important en contexte de confinement.

Par ailleurs, le corps s’impose à l’adolescence de manière encore plus importante. La question des rapports amoureux et des émois est modifiée dans le contexte actuel. 

Un des grands défis humains, qui n’est donc pas spécifique à l’adolescence, est de concilier sexualité, érotisme et amour.

En temps normal, le risque de cette construction est une fuite dans la sexualité agie (qui permet de très peu intérioriser l’érotisme et de déployer de l’amour). Or, dans la situation de distanciation, ce qui reste compliqué est justement la sexualité agie, qui oblige à un défi d’invention pour faire de la place à l’érotisme et à l’amour qui renouerait les 3. Mais rassurons-nous, les adolescents ont des compétences particulières pour traiter de ces questions, notamment dans leurs productions écrites (chansons, raps, slams, …) .

Concrètement à quoi pouvons-nous donc veiller ?

  • Frapper avant d’entrer dans leur chambre. 
  • Laisser du temps où ils seront « sans surveillance »
  • Proposer un journal intime (qui restera strictement intime !)
  • Être présent pour répondre à d’éventuelles questions sans devenir intrusif.
  • Proposer de discuter de ces aspects, de leurs besoins. En individuel ou en groupe.

Le rapport à l’ennui

Beaucoup d’adolescents évoquent la question de l’ennui : « qu’est ce qui se passe quand le temps passe ? » « Comment je l’investis ? ». Ce rapport à l’ennui, qui pourrait être vu, s’il était de courte durée et ponctuel, comme bénéfique pour susciter de la créativité va effectivement mettre les adolescents en difficulté.

Dans ce moment, où le confinement dure et dont l’issue n’est pas annoncée, se met en place une succession de jours qui se ressemblent. La difficulté de l’adolescent, qu’il nomme « ennui » est alors due à l’impossibilité de se projeter dans l’immédiat et dans le moyen terme. 

Concrètement à quoi pouvons-nous donc veiller ?

  • Être soutenant en proposant un rythme
  • Être créatifs (avec eux) et les laisser l’être (même si on n’apprécie pas leurs productions)
  • Varier les propositions mais ne pas tout suggérer comme activités
  • Laisser flâner ou rêvasser

La transgression est utile à la construction de l’identité des adolescents

Même si cela n’arrange pas souvent les adultes et professionnels que nous sommes, il est nécessaire pour les adolescents de transgresser les règles pour avancer dans la construction de leur identité. Comme celles-ci ont sans doute, en partie changé durant cette période, il va être nécessaire pour eux de faire preuve de créativité dans leurs possibilités de transgression tout en intégrant la pression du social qui vient s’exercer sur eux pour des raisons de sécurité sanitaire. 

Concrètement à quoi pouvons-nous donc veiller ?

  • À ne pas punir toutes formes de transgressions si elles ne mettent personne en danger. Attention, nous ne disons pas qu’il faut tout laisser faire sans rien dire. 
  • Engager le dialogue pour envisager des pistes de solution pour répondre à leur besoin mais qui soit acceptables.
  • Continuez bien à faire remarquer que vous savez qu’il y a eu transgression et que cela ne fait pas partie du « contrat » qui vous lie.
  • S’interroger sur le sens : Que veut nous dire cet ado ? Comment comprendre ce qui s’est passé ? Quels sont les éléments déclencheurs ? Comment peut-il réparer ? Quelles sont ses idées ? Imaginez-vous en parler en réunion de jeunes si cela concerne plusieurs ados ? Qu’en pense les autres jeunes ? Comment le jeune imagine-t-il que les autres éducateurs le « jugent », entrevoient « sa » sanction ?

Enfin, s’il est un conseil qui reste valable dans toutes situations : Dialoguons !

Dans ce contexte-ci, vous ne savez peut-être pas trop quelles questions leur poser ou quels sujets aborder. Vous trouverez peut-être de l’inspiration ici dans la section pour les plus grands, qui est sûrement adaptable au langage des ados.