Vivre la crise sanitaire et tenter la résilience : nouveau défi pour l’aide à la jeunesse !

Comme nous l’avons déjà écrit, la période actuelle induite par la covid-19 est inédite et composées de nombreuses transitions s’accompagnant d’incertitudes, de stress et d’imprévisibilité. Cela met à rude épreuve nos capacités d’adaptation en nous demandant beaucoup de flexibilité et nous fait éprouver quantité d’émotions diverses, à la fois agréables et désagréables.

Comment allons-nous, ainsi que les bénéficiaires des services de l’aide à la jeunesse, intégrer cet événement « coronavirus » dans nos vies ? Cette période va-t-elle induire des traumatismes ? Pour répondre, penchons-nous sur certains éléments : 

Qu’est-ce qu’un traumatisme ?

Au niveau étymologique, traumatisme signifie ‘blessure avec effraction‘.

Il est utilisé initialement dans la terminologie médicale pour décrire les conséquences d’une lésion résultant d’une atteinte violente extérieure sur l’ensemble de l’organisme, et commence à être employé dans une acception psychologique au 19eme siècle pour décrire l’effraction du psychisme quand un individu se trouve dans une situation très particulière qui l’expose face à la mort (voir mourir quelqu’un ou être en danger de mourir soi-même).

L’événement traumatique est une expérience déshumanisante qui nous projette dans un monde dans lequel :

  • Nous n’avons plus de repères
  • Nous ne pouvons plus nous défendre
  • Nos valeurs sont brutalement annihilées
  • Nous n’avons plus aucune ressource psychique pour comprendre ce qui nous arrive

En effet, face à un événement traumatique, notre cerveau se bloque et se place en mode protection.  Il assure juste un fonctionnement de maintien en (sur)vie. Le cerveau restera d’ailleurs marqué durablement par l’événement traumatique si celui-ci n’est pas intégré physiquement et psychiquement dans l’histoire de l’individu.

A l’heure actuelle, nous savons que ce qui va nous traumatiser n’est pas tant l’événement traumatique en lui-même mais la représentation que nous allons en faire et ses effets sur notre psychisme, c’est-à-dire que le traumatisme va se constituer quand nous allons raconter, élaborer une construction psychologique de l’événement traumatique, du choc reçu.

Par ailleurs, cela sous-entend que le traumatisme est spécifique à l’espèce humaine.  Un animal ne construit pas une représentation mentale d’un événement traumatique.  Ainsi, une gazelle peut se faire agresser et si elle n’est pas trop blessée, elle peut se remettre à brouter juste après l’agression.

Par contre, comme Cyrulnik aime le préciser, un être humain va souffrir deux fois :

  • Lors du choc qu’il subit
  • ET lors de la représentation mentale, parfois totalement inconsciente, du récit psychique qu’il va se construire de ce choc

La situation sanitaire liée au coronavirus : expérience pouvant induire ou réveiller un traumatisme ?

Au vu de ces éléments, nous sommes amenés à nous questionner sur « l’épisode covid-19 » que nous vivons tous, et ce à un niveau mondial et qui a transformé la vie de chacun d’entre nous. Mais cet impact constituera-t-il une réelle effraction physique et psychique dans notre vie ? 

Chaque histoire personnelle induit que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne face à de tels évènements.  

Beaucoup de personnes vont intégrer les vécus induits par la période coronavirus en leur donnant sens, c’est-à-dire que leur cerveau va traiter les informations liées à cet événement et que cette crise finira par devenir un souvenir qui laissera des traces émotionnelles (positives et négatives).  Ces personnes ont probablement engendré au fil du temps des ressources qu’elles sont alors capables de mobiliser et d’utiliser, tant en période de confinement que de déconfinement.  Il s’agit sûrement de personnes qui se sont construites dans un cadre familial et social sécurisant, ont une bonne estime de soi, occupent probablement une place sociale valorisante (diplôme, travail, logement …) et disposent d’une santé mentale et physique relativement stable. Ces ressources, qui étaient déjà présentes avant la pandémie, leur permettront de traverser cette période plus « facilement ».

Par contre, d’autres personnes et la majorité des bénéficiaires des services de l’aide à la jeunesse, ont accumulé des facteurs de vulnérabilité au cours de la construction de leur personnalité : famille insécure/insécurisante, événements de vie difficiles, conditions de vie précaire (travail, logement, santé…), ressources internes peu développées …  Ces personnes fragilisées risquent d’avoir du mal à gérer cette période « covid » et ce d’autant plus que le vécu durant cette période pourrait réactiver, de manière incompréhensible pour elles, d’autres événements, émotions du passé, non résolus. 

Ne fut-ce que parce que cette période « covid » va nous confronter à la maladie, et même à la mort, et qu’elle est accompagnée d’un chamboulement majeur de nos habitudes de vie et un climat de peur extrême relayé par les médias, une grille de lecture liée à la notion de trauma nous semble pertinente.

Qu’elle induise elle-même un traumatisme ou qu’elle en réactive, la crise Covid-19 déclenchera des manifestations comportementales, physiques et psychologiques particulières chez chacun d’entre nous. En effet, il n’y a pas une seule manière de réagir en termes de trauma. Celle-ci est spécifique à chaque individu. 

Ces personnes peuvent par exemple présenter des symptômes variés tels que :

  • des reviviscences sous formes de cauchemars, images intrusives, flash-backs enclenchés par des bruits, des sons, des odeurs …
  • des sensations physiologiques particulières (ex : cœur qui s’emballe) qui viennent rappeler le trauma et une activation neurovégétative 
  • des évitements : tous comportements réactionnels pour éviter d’être atteint par le trauma (ex : TOC de nettoyage). A travers ces évitements, l’individu tente de retrouver un sentiment de contrôle sur son existence
  • des troubles du sommeil 
  • des troubles anxieux
  • une hypervigilance
  • de l’irritabilité
  • des troubles dépressifs
  • des troubles du comportement 
  • des émotions négatives persistantes : tristesse, désespoir, perte de sens  
  • des pensées négatives 

Face à l’ampleur des symptômes potentiels, et de leurs interactions, il va falloir accompagner les personnes qui présentent moins de ressources pour les aider à développer de la résilience. 

Comme nous l’avons évoqué plus haut, la majorité des bénéficiaires de l’aide à la jeunesse est peu armée pour faire face à ce genre d’évènements. C’est donc pleinement notre travail de devoir y être attentif !

La résilience : accessible à tous ?

Le terme « résilience » est beaucoup utilisé et très souvent en dehors de ce qu’il recouvre réellement.

Dans les sciences humaines, comme le propose Michel Manciaux, la résilience se réfère à « la capacité à résister et à dépasser les situations délétères et à se construire à partir des expériences adverses ».

Durant notre vie, nous vivons tous des chocs, des traumas dont nous allons nous construire une représentation mentale avec laquelle nous allons devoir vivre.  Nous allons donc tous devoir faire preuve de résilience.  

Toutefois, il est important d’avoir en tête que la résilience n’est pas une identité : on n’est pas résilient mais on fait preuve de résilience.

Deux éléments vont permettre d’alimenter la résilience : 

  • La quête de sens
  • La quête de liens

Ainsi, dès qu’il y a un traumatisme collectif, les gens vont avoir tendance à se rassembler et à chercher du sens à l’événement qu’ils ont subi.  Ces deux mécanismes vont ainsi renforcer la résilience collective.  C’est d’ailleurs ce que l’on a pu observer en Belgique, après les attentats de mars 2016 : autre exemple douloureux d’un traumatisme collectif.

Dans la situation actuelle liée au coronavirus, la quête de sens a été induite par les explications des scientifiques : éviter de transmettre un virus mortel auprès des personnes âgées et des personnes plus fragiles au niveau santé.  Ce sens a sans doute entraîné le respect du premier confinement par la majorité.  Toutefois, la durée de la pandémie, l’incohérence de certaines mesures viennent mettre à mal cette quête de sens et les capacités à mobiliser les ressources nécessaires pour faire preuve de résilience.  

Par ailleurs, avec le confinement, la quête de liens a été réellement mise à mal : non seulement il était interdit d’avoir des contacts rapprochés avec nos cercles familiaux et amicaux mais, en plus, ceux-ci étaient sources d’anxiété et de culpabilité car ils pouvaient induire la maladie voire la mort de l’autre.  C’est d’ailleurs une des raisons qui explique l’explosion de l’utilisation des programmes ou applications tels que zoom, skype, whatsapp, Teams qui permettent aux liens virtuels de suppléer aux liens réels …  

La saturation des soins dans le domaine de la santé mentale vient confirmer que cette situation entraîne des difficultés d’ordre psychique au sein de la population générale car elle n’est alors plus en mesure d’activer les ressources nécessaires pour faire face à la situation.

Un autre élément important est que nous ne pouvons pas faire preuve de résilience tout seul.  Nous pouvons faire preuve de résilience quand nous pouvons nous appuyer sur quelqu’un qui percevra nos ressources et nous aidera à les mobiliser ou que l’on pourra utiliser comme ressource.  Cet autre – professionnel, ami, personne qui nous marque … – est un tuteur de résilience.  

Ce tuteur doit répondre à deux mécanismes :

  • Reconnaître, temporairement, le droit d’être dans un statut de victime
  • Ne pas enfermer l’autre dans un statut de victime et lui reconnaître les forces de s’en sortir : « je sais que tu iras mieux, j’en suis convaincu même si pour l’instant tu ne peux pas le percevoir. »

Saisir la main tendue est essentiel pour entrer dans un processus de résilience.  

Toutefois, certaines personnes ont été tellement traumatisées qu’elles ne peuvent plus saisir cette main.

Celles-ci seront évidemment encore bien plus impactées par ce que nous fait vivre la situation actuelle. Nous devrons aller vers elles, aller les chercher, favoriser cette quête du lien pour ébaucher une quête de sens. L’empathie, l’altruisme, l’humour, … seront les outils des tuteurs de résilience qui permettront à la personne traumatisée de développer ses ressources internes.  

Ainsi, comme intervenants psychosociaux de l’aide à la jeunesse nous devrons particulièrement veiller à repérer les adultes, adolescents, enfants qui ont du mal à accepter nos mains tendues et à développer à leur égard des approches favorisant la création du lien. 

Pour ce faire, nous devrons surtout les accompagner à (re)trouver une sécurité affective, une sécurité interne.

Avec certaines personnes enlisées dans un traumatisme ou qui présente de multiples traumatismes, il sera nécessaire de passer par des professionnels formés à des approches spécifiques telles que l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), l’ICV (intégration du cycle de vie) ou la thérapie sensorimotrice. En effet, dans le traitement des traumas, parler du trauma ne suffit pas. Au contraire, réactiver de manière répétée la mémoire traumatique, cristallise le trauma et lui donne une force supplémentaire. 

Le travail des professionnels spécialisés dans le traitement du trauma est :

  • D’aider les personnes à prendre conscience que leur cerveau, par mécanisme de protection, a adopté un fonctionnement particulier pour pouvoir continuer à grandir, à vivre. Pour se protéger, leur cerveau a été super efficace et il s’est adapté. Ce mécanisme de protection, même s’il remonte à l’enfance, continue d’avoir des impacts conséquents sur leur vie d’adolescent ou d’adulte.  
  • D’aider ces mêmes personnes à utiliser différemment leur cerveau pour traiter les informations qu’ils n’ont jamais réussi à traiter jusqu’à présent, c’est-à-dire intégrer l’évènement traumatique.
  • De redonner des conditions de sécurité et d’accueil à la personne pour que son cerveau puisse doucement se remettre en mouvement pour, à nouveau, trouver des solutions plus adaptées à la situation actuelle.
  • De reconsolider la mémoire en modifiant les émotions attachées au souvenir. L’objectif est que la mémoire de l’individu puisse s’activer librement sans que les émotions liées au trauma ne s’activent systématiquement. 

En conclusion, les professionnels de l’aide à la jeunesse ont un rôle essentiel dans l’accompagnement des bénéficiaires de leurs services qui, pour la plupart, ont vécu plusieurs traumatismes.  

Être conscient que la crise actuelle peut induire et réveiller ces traumas doit nous rendre particulièrement vigilant tant dans l’importance du lien créé avec les bénéficiaires que dans le décodage des difficultés exprimées par ceux-ci en tentant de leur donner du sens.

Ce temps particulier nécessite que, comme professionnels, nous prenions aussi soin de nous et de notre équipe.  En effet, nous sommes, nous aussi, fragilisés par cette pandémie alors qu’elle nous demande d’être encore plus attentifs à nos bénéficiaires. 

Voilà un sacré défi !

Références:

  • Cohen Silver, R. (2020), Surviving the trauma of COVID-19. Science 369 (6499), 11. 
  • Cyrulnik B., Humbeek B., Conférence : “Fait-il bon rire ? », https://www.youtube.com/watch?v=iBbiWVboDVI
  • Josse E., Stress traumatique – Accompagner la souffrance des soignants face au COVID.Psyformed
  • Manciaux M., La résilience, un regard qui fait vivre,  Études 2001/10 (Tome 395), pages 321 à 330
  • Salmona M., Enfants victimes de violences sexuelles.  La mémoire traumatique : violences sexuelles et psycho-trauma. Intervention au colloque « La maltraitance des mineurs », cour de Cassation, France, 6 octobre 2016

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